Recherches

Marie Soubestre est depuis 2017 doctorante en musicologie dans le cadre du partenariat entre le CNSMDP et l’Université Paris Sorbonne. Olivier Reboul (CNSMDP) encadre l’aspect pratique de son travail, et Philippe Cathé (Sorbonne) l’aspect théorique.

Hanns Eisler et Bertolt Brecht : une éthique de la musique vocale

La musique vocale de Hanns Eisler contient aussi bien des cantates dans un style moderne, que des chansons plutôt « cabaret », des cycles entiers largement atonaux, de la musique sérielle et des polyphonies très simples. Derrière cet apparent patchwork il y a bien une œuvre, celle d’un compositeur incontournable de la première moitié du XXe siècle. « Il ne se contente pas d’épuiser ses textes, il les traite et leur donne ce qui est Eisler. », écrit Bertolt Brecht en 1955.

Mais, chercheur comme interprète, comment aborder cette œuvre résolument politique sans la réduire à un outil de propagande mais sans nier non plus sa place singulière dans l’Histoire de la musique ?

Communications passées

Hanns Eisler : de la République de Weimar à l’exil

14 février 2019, CNSMDP, journées d’études doctorales

« En étudiant la partition, la forte impression que ces pièces m’avait faite s’est même renforcée », dira Anton Webern à propos des Zeitungausschnitte de Hanns Eisler.

Avec les Zeitungausschnitte, ce n’est pas une rupture formelle que Eisler opère à l’égard de son maître Arnold Schoenberg, encore qu’il renonce à un dodécaphonisme rigoureux. La rupture tient au choix des textes : en utilisant des extraits de journaux, Eisler s’empare explicitement de problématiques sociales et politiques. Ce sont des sujets qu’il prend « tout à fait au sérieux », comme il le dira trente ans plus tard, bien qu’il les traite déjà avec humour et distance. Mais peut-être est-ce au fond la seule manière d’être véritablement sérieux ?

Ces extraits de journaux seront mis en regard avec des pièces ultérieures, écrites sur des textes de Brecht. Certaines sont parfaitement tonales, d’autres pas. Car la question formelle était pour Eisler subordonnée à celle du sens et du contexte. Il prônait un compositeur-artisan, détenteurs d’outils – dont le dodécaphonisme – dont il peut changer selon le choix des textes, le public ou les interprètes à qui sont destinées les pièces. Mais l’esprit de Eisler, présent dès les Zeitungausschnitte se décèle dans toute son œuvre, qu’elle soit tonale ou non.

Un allemand à Hollywood : les Hölderlin-Fragmente de Hanns Eisler

II Congrès doctoral international de musique et musicologie 22-24 mai 2019

Ce cycle semble singulier dans l’œuvre de Hanns Eisler – mais n’est-elle pas faite que de pièces qui semblent toutes bien singulières ? Composé à Hollywood en 1943 alors que Hanns Eisler, juif et communiste, est en exil depuis 1933, et alors que la guerre et la solution finale battent leur plain, le choix d’un auteur nationaliste allemand peut interroger. Il a d’ailleurs donné lieu à une discussion animée entre Eisler et son ami Bertolt Brecht. Il s’agissait pour Hanns Eisler de revendiquer une autre Allemagne que celle du nazisme tout en s’inscrivant dans l’héritage de la musique allemande. Le cinquième numéro, An eine Stadt, est d’ailleurs dédié à Franz Schubert.

Ce cycle, sur lequel Hanns Eisler s’est beaucoup exprimé, permet d’aborder plusieurs problématiques que l’on retrouve dans toute son œuvre : le rapport au politique – ici à travers la question du patriotisme ; le rapport à l’émotion – ici essentiellement dans le rapport au souvenir ; enfin la question beaucoup technique, mais tout aussi importante, de l’usage du montage et de la citation.

Exprimer des sentiments sans sombrer dans la sentimentalité, transmettre du sens sans avoir recours aux moyens des fascistes, créer ou transmettre une émotion avec objectivité : tels sont les contraintes éthiques que se fixe Hanns Eisler. Les textes de Hölderlin, qui nous éloignent de la problématique du message à transmettre, ou du prolétariat à éclairer, permettent d’aborder sous un autre jour le rapport au sens et à la forme de Hanns Eisler. On retrouve beaucoup de ses outils habituels, et notamment le caractère de « pot-pourri » des pièces, pour reprendre le terme utilisé par Adorno dans son commentaire de Schubert. Tonalité et atonalités s’y côtoient, mélodies « jazzy » cèdent sans transition à des séries de 12 notes, références schubertiennes succèdent à des passages presque parlando. On retrouve aussi les carrures bancales et les fins abruptes qui sont presque la signature de Eisler.

Alors que Hölderlin nous semble bien loin de Brecht, les Hölderlin-Fragment nous permettent d’entrevoir le devenir musical de la distanciation brechtienne – le Verfremdungseffekt.

Distanciation brechtienne : éléments d’une définition

21 janvier 2019, CNSMDP, journées d’études doctorales

La musique gestuelle dont se réclame Hanns Eisler, tout comme le théâtre épique de Brecht, dont elle est le pendant musical, ont pour clef de voûte la distance ou « effet de distanciation ». Or ce Verfremdungseffekt est trop souvent résumé à un acte intellectuel de mise à distance de l’émotion.
Il s’agira, à travers une bibliographie partielle qui est celle d’un travail en cours, d’établir une première définition de cette distanciation brechtienne, ou plutôt d’établir les cadres théoriques qui permettent sa problématisation. Grâce notamment à Walter Benjamin ou Jacques Rancière – qui pourtant invalide radicalement le projet brechtien – nous essaierons d’articuler les notions de distance et d’emancipation.

Articles parus :

Palmström de Hanns Eisler, la parodie comme héritage critique, la revue en ligne du CNSMDP

La dignité de désirer d’autres vies (en collaboration avec Romain Louveau)
Culture et Recherche n°136, automne-hiver 2017. 96 pages –
Dossier coordonné par Stéphanie CHAILLOU, Chantal CRESTE, Jérôme DUPIN, Jean-Pierre ESTIVAL, Pascale LABORIE, Philippe LE MOAL, Isabelle MANCI, Sylvie PEBRIER, Annabel POINCHEVAL et Jean-Michel TREGUER (inspectrices et inspecteurs de la création), et Thomas JACQUES LE SEIGNEUR.